Retour à Tamarindo, Costa Rica...
by Terry Kingtown -
Aéroport de Libéria, Costa Rica, la porte de l’avion s’ouvre sur la chaleur suffocante de l’Amérique centrale qui nous
accueille comme de vieux amis.
A nous la Pura Vida ! La « Pura Vida », l’expression des « Ticos », les habitants du Costa
Rica qui définissent ainsi leur rapport unique à la nature comme « la vie pure », pas d’interférence culturelle là-bas, c’est la nature qui t’envoûte, le moindre coucher de soleil vaut
pour tous les Rubens de la terre.
C’était mon troisième périple dans le Guanacaste, cette région du Nord-Ouest du Costa Rica, à la frontière du Nicaragua
côté océan pacifique -
Mes précédents surf-trips dans ce beau pays dataient de la fin des années 90, à l’époque je voyageais seul et je passais
mes journées à surfer du matin jusqu’au soir, cette fois-ci plus de dix ans après je débarquais avec ma moitié, « Cool Girl », avec l’envie de lui faire découvrir cette région
magnifique un peu comme on pourrait présenter un vieux copain à l’élue de son cœur …
J’étais par ailleurs très curieux de voir comment le pays s’était développé depuis mon dernier voyage. J’avais ainsi lu
dans un guide que dans ce good old village de Tamarindo il y avait désormais quelques galeries commerciales climatisées ainsi que des constructions bétonnées qui défiguraient la magnifique
canopée de la jungle costaricienne. J’avais du mal à m’imaginer la chose, pour moi le village de Tamarindo c’était le petit camping au bout de la plage, le café negra au petit matin, la traversée
épique de l’estuaire pour rejoindre les pélicans de Playa Grande, les iguanes et les crabes multicolores de Playa Avellanas, et évidemment les sessions de surf sans fin au lever du soleil, le
matin, le midi, l’après-midi et au coucher de soleil, un peu tout le temps en fait, avec pour seul équipement un short de surf et une bonne vieille planche …
C’est bien simple tu passes toutes tes journées dans l’eau à surfer des vagues parfaites dans ce
pays !
Domingo –
Direction Tamarindo au petit matin, sur l’Interaméricana, la route qui traverse toute l’Amérique centrale, à l’époque lors
de mon premier voyage je l’avais emprunté pour remonter vers le Nord, à la frontière du Nicaragua, histoire d’ aller surfer le célèbre spot de Witches Rock, Roca Bruja, « le rocher de la
sorcière », un spot de surf incroyable avec des vagues ultra-rapides qui tubent à tous les coups dans un cadre magique, le parc national de Santa Rosa. Il fallait slalomer entre les
nids de poule, je revois encore cette longue route, les rapaces qui tournoyaient dans le ciel sur mon passage en pleine saison sèche dans une chaleur à crever sur place,
ça avait été toute une expédition pour aller là-bas, je m’en rappelle comme si c’était hier.
J’avais eu la chance de prendre en stop sur la route un local qui galérait avec sa planche de surf sous le bras, Jésus, un
jeune mec très sympathique qui du coup m’avait accompagné jusqu’au spot : un trajet épique !
D’abord il faut trouver la bonne entrée au milieu de toutes ces pistes qui traversent la jungle, puis tu arrives dans une
clairière pour garer ton véhicule, là tu t’engages dans la jungle au milieu des iguanes, des singes, et une bande de ratons-laveurs te fonce entre les pattes. D’après Jésus ils peuvent t’ouvrir
n’importe quel type de sac, un vrai cauchemar pour les campeurs qui ne peuvent rien laisser trainer dans cette forêt, et puis soudain on se retrouve face à un lac marin à
traverser.
C’est marée basse , tout va bien, on a de l’eau que jusqu’au mollet, Jésus sifflote mais je ne suis pas vraiment
rassuré, surtout quand on rejoint un passage dans lequel on ne voit plus du tout le fond …
Des lentilles vertes à la surface de l’eau à perte de vue, ouais ouais ouais, mais comment voir s’il y a des crocos dans
ces conditions, ah oui je vous ai pas dit ce putain de lac est truffé de crocos, moi dans le guide j’avais lu qu’on pouvait passer les pieds à sec, t’es sûr que c’est le bon chemin Jésus
?

Bon heureusement on sort enfin du lac et nous nous retrouvons sur la plage, immense et déjà en surchauffe, il y a un vent
off shore à retourner les tortues, il faut marcher un bon kilomètre le long de la plage sous un soleil de plomb pour se retrouver face au spot.
La marée est encore trop basse, le spot ne fonctionne qu’à mi-marée, il faut attendre un peu que la marée monte pour se
mettre à l’eau, Jésus retrouve un de ses potes de Libéria, Felipe, nous sommes dans un sous-bois à l’abri du soleil, ils sortent du papier journal en rigolant et se roulent un énorme joint
d’herbe, ils ne sont quand même pas aller chercher l’herbe dans les fourrés ? Evidemment ils me proposent de tirer là-dessus mais je refuse poliment, mon éducation catholique m’empêche toute
compromission avec les paradis artificiels, et puis les vagues que je vois dérouler devant moi sont très très creuses, je me dis qu’il faut rester serein avant d’aller affronter ces monstres à la
mi-marée, le meilleur moment pour aller surfer ce spot de légende.
Jesus y Felipe. Avril 1998
Je brûle d’impatience, ça y est je suis à l’eau dans les vagues les plus creuses de l’année ! Des tubes, des cylindres,
des tunnels, tout ce que tu veux, et ce matin-là surtout des gauches, faut que je me jette dans le take-off back-side, dos à la pente, c’est très casse-gueule, je fais plusieurs tentatives
infructueuses pour me lancer dans le mur mais j’hésite …
Jésus et Felipe me rejoignent au peek, je constate que Jésus a un énorme tatouage de scorpion dans le dos, ils sont
hilares et très excités, ils hurlent à chaque take-off et Jésus se prend d’énormes boites, il ne se pose pas de questions, goofy, il se cale direct dans le tube de la gauche mais a vraiment du
mal à ressortir, c’est un massacre, l’avantage c’est qu’au bout de trois chutes spectaculaires il revient peu à peu à la réalité, nous continuons à surfer, j’arrive à partir sur des épaules qui
ouvrent, on reste à l’eau pendant deux heures, le cadre est idyllique, perdus que nous sommes au milieu de cet espace protégé où la légende dit que des vagues parfaites déroulent tout au long de
l’année.
A la suite de cette session mémorable le vent se lève encore plus fort et je me décide à rejoindre ma voiture tout seul
comme un grand, je marche péniblement sur la plage, au milieu de ce qui pourrait ressembler à une tempête de sable, sur mon passage une tortue renversée sur le dos ! Comment c’est
possible ?
Un groupe de promeneurs l’a remet dans le bon sens et l’accompagne jusqu’à l’Océan, j’arrive au bout de la plage et
traverse la dune, face à moi le lac marin, je l’avais oublié celui-là ! Sauf que c’est désormais la marée haute et que partout où je regarde je ne vois que de l’eau, des lentilles vertes, de
la végétation luxuriante, comment je vais faire pour m’en tirer ?
Je suis saisi d’une d’angoisse inexprimable, ça me rappelle, comparaison bizarre, la sensation que j’avais eu quand
enfant je m’étais perdu dans un supermarché…
Heureusement au bout de quelques minutes Jésus se pointe en rigolant et me dit qu’il va m’aider à traverser. Je ne suis
pas rassuré du tout mais je le suis tel un prophète, cette fois-ci dans les passages les plus délicats on a de l’eau jusqu’au cou, je flippe grave et en même temps je me dis qu’il est sans aucun
doute capable d’étrangler un crocodile à mains nues, comme tous les mecs tatoués jusqu’aux oreilles …
On est finalement sorti du marécage sans encombres et Jésus m’a aidé pour retrouver la voiture, je suis alors reparti vers
de nouvelles aventures, merci encore Jésus …
Cette anecdote racontée sur le chemin de Tamarindo a un peu inquiété Cool Girl, dis-donc tu m’avais pas dit qu’il y avait
des crocodiles dans tous les coins dans ce pays ? T’inquiètes pas mon petit chat c’était il y a plus de dix ans dans un parc national protégé, là où on va à Tamarindo crois-moi il y a plus de
touristes que de crocos.
A peine arrivé dans cette petite station balnéaire sympathique je fonce louer une planche au Banana Surf Club, je choisis
un modèle surftech » Wayne Lynch », une 6.3 de belle facture, noir et orange, mais une fois à l’eau la planche s’avère trop courte, les vagues sont minus, le shortboard ne convient pas
du tout, impossible de maintenir le moindre ride. Je fonce échanger ma planche, cette fois-ci je prends un petit longboard, il est tout rouge, de la tête au pied, trois ailerons, il doit
être en époxy je me dis un peu méfiant face à ces nouvelles technologies.
Je retourne à l’eau en courant, je me régale, les vagues ferment un peu mais il y a moyen de surfer jusqu’à la plage et je
ne me fais prier pour partir sur tout ce qui bouge, en fait je suis seul à l’eau, en short depuis déjà plus de deux heures …
Plus on approche de la fin de la journée, plus les conditions deviennent cool, le vent se calme, la marée monte, les
vagues se font plus régulières, je retrouve tranquillement mes marques. J’ai abandonné Cool Girl en bord de plage, au milieu des Ticos, des profs de surf, des californiens, des pit-bulls, il y a
tout un mélange social et transgénérationnel sur cette plage, des jeunes, des vieux, des familles avec des babys, des touristes, des ouvriers, des « surf widows »
…
Tout le monde vient checker le spot au moment du coucher de soleil.
J’essaye d’imaginer les couleurs dans le ciel quand la pluie commencera à tomber, il faut se dégoter un spot sauvage pour
se faire les sunsets, j’ai hâte.
En attendant histoire de pas dépérir on fonce chez « Nogui », un bar de plage sans prétention qui sert un petit
plat local que je vous recommande chaleureusement, c’est le ceviche de poissons, mariné au citron vert avec des petites tomates, du poivron, des petits piments, du persil, c’est juste
divin ! Et en plus ils vous servent des petits gâteaux à la banane de compète !
Dans notre chambre après cette première petite journée de surf dans une eau délicieusement chaude et très salée, l’air est
tout autant chargée de sel et d’humidité, nos serviettes ne sècheront sans doute jamais.
Dehors des trombes d’eau s’abattent sur la jungle.
Lunes -
Le lendemain soir à l’embouchure de la rivière, du monde et des jolies vagues, des belles gauches de un mètre, sur le spot
ça bataille un peu, le « local heroe » du coin se pointe, il a un longboard rouge et blanc et ressemble à Diego Forlan, cheveux blond et nez aquilin. Il manie son engin avec une classe
et une décontraction déconcertante, de la question ici d’assumer son statut de roi d’une station balnéaire …
Le soleil se couche sur le spot, pas de vent, tout est paisible, c’est magnifique, je prend une très belle gauche qui
m’emmène jusque dans l’embouchure, chemin faisant je manque de passer sur un débutant qui remonte au peek, un autre local qui faisait le malin sans leash perd sa planche, je la prend sur mon pied
pendant que je surfe la vague, j’attrape sa board et je lui ramène, une planche avec le logo de Bat man, le mec est tatoué de partout, il a l’air content, devant moi une fille en rouge rame
nonchalamment vers le peek, je rêve ou elle m’a fait un clin d’œil ? C’est mon imagination débordante sans doute …
Martes -
Le lendemain matin à 5h30 l’Océan Pacifique, paisible, envoie de belles lignes de houle qui rentrent tranquillement dans
la baie de Tamarindo. Pour moi tout seul j’ai envie de dire, quasi personne à l’eau, toujours un joli mètre, easy, c’est la droite qui marche, une droite rapide qui te ramène au bord à chaque
ride, c’est la belle vie.
J’en profite pour partir sur quelques belles vagues pendant que le soleil se lève au-dessus de la jungle, à quelques
mètres de moi un magnifique poisson saute au-dessus de l’eau, une dorade ? Un mahi-mahi comme on dit ici ? Nous n’en saurons rien, un petit banc de poissons file à la surface de l’eau. Je
m’éloigne un peu de la plage et je vais marcher vers la rivière, je retrouve des coquillages familiers, les cônes torsadés de la Playa Grande, cette plage est un lieu unique au monde où viennent
se reproduire les tortues Luth, des tortues qui peuvent peser jusque 400 kilos, je suis irrésistiblement attiré par cette plage, pour y accéder il faut traverser l’estuaire, des petits bateaux
attendent les touristes pour traverser mais les surfers ne prennent pas le bateau, ils traversent la rivière en ramant sur leurs planches, sans se retourner pour ne pas penser aux crocodiles qui
vivent dans le coin …
C’était comme çà il y a dix ans et ça le restera toujours, ce qui a changé aujourd’hui c’est que Tamarindo se développe en
dépit du bon sens, une flopée de constructions anarchiques, des immeubles modernes dépassent la skyline de la jungle, on ne voit que ça depuis le line-up quand on surfe, des verrues en béton qui
dénaturent complètement le site et avec çà évidemment tous les problèmes qui vont avec : surcharge du réseau électrique, défaut d’approvisionnement en eau, problèmes d’évacuation des eaux usées,
… Les promoteurs immobiliers ont ruiné le charme du village de Tamarindo avec leurs délires d’en faire une annexe de la Californie du Sud, Tamarindo a perdu sa « Bandera Azul
Ecologica », la qualité de l’eau s’est en effet très rapidement dégradée et il y a beaucoup de constructions qui font fuir les espèces sauvages …
« Save Tamarindo » sur facebook : http://www.facebook.com/group.php?gid=8751297573
Alors à qui la faute ? Comme touriste, avec mon bilan carbone explosif, en
venant passer des vacances ici je favorise ce développement effréné, alors comment faire ?
A minima j’envisage ma vie ici avec le strict nécessaire : une serviette, une planche de surf, une cabane, un fil de
pêche, quelques fruits ?
Miercoles -
Journée à Playa Avellanas, un spot au sud de Tamarindo qui a su rester sauvage malgré la naissance d’hôtels et autres
restos dissimulés dans l’arrière-pays, l’arrière-jungle quoi ! Longue ballade sur la plage encore déserte, bordée de mangroves, de palétuviers, magnifique à marée basse, perdu dans mes souvenirs,
je retrouve à nouveau des coquillages familiers, dans l’estuario les crabes violets dignes de l’univers de « space invader », … c’est la belle vie. Un petit resto à l’entrée de la
plage, les chaises sont en bois précieux, je reste debout ( hasta siempre) , méfiant, déforestation ?
De retour à Tamarindo, surf du soir, espoir, pendant le coucher de soleil à l’estuaire, le ciel nous refait son coup
habituel, la cérémonie du jaune, de l’orange et du rouge qui nous irradie de sa perfection, et quand les vagues se font métalliques avec les premiers reflets de la nuit, c’est tout un monde de
mercure liquide et argenté qui se déverse alors dans mon âme et dans mon corps, dilués au plus profond de l’univers au coeur de cette nuit glassy .